LeJournaldel'Eco.fr - Frédéric Lagouarre : L'émotion sensorielle, moteur de l'entreprenariat

Jeudi 12 mai 2016

Béarnais de souche depuis plusieurs générations, Frédéric a été façonné par sa terre et son village natal, Gère-Bélesten, qu’il chéri. Au pays, on a un très haut sentiment de sa dignité, le respect de la parole donnée et la fierté du travail bien fait, sans compter sur un amour immodéré de l’indépendance et l’ambition secrète de devenir le premier. La médaille a son revers qui prend la forme d’un caractère âpre, mâtiné d’une pudeur irréductible qui interdit à tout un chacun de s’abandonner à l’expression démonstrative de ses émotions. Son père malentendant a su surmonter son handicap avec courage, intelligence et détermination, pour se former à de nombreux métiers et créer son entreprise dans le secteur du bâtiment. 

Aîné d’une famille de 2 enfants dont les aïeux ont connus la misère et dont les nombreux secrets de famille sont indicibles, Frédéric apprend très jeune aux côtés de son père le respect du travail et la conviction qu’il se doit de cultiver la capacité à apprendre de l’autre et de ses propres expériences. Dès l’âge de 12 ans, il se forge la conviction que l’échec n’est pas un discrédit mais une formidable opportunité de se remettre en question pour progresser. A cet âge précisément, les signes du destin se manifestent clairement par la voix d’un astrologue des stars de l’époque, en villégiature à Gère-Bélesten, qui prédit à sa mère l’appel de l’étranger pour son fils. Il se dit alors « il faut que je parte », inspiré par l’irrationnel qui sommeille en lui sous son caractère concret, pragmatique, qui allie l’audace à la prudence.

Revers de la médaille, l’admiration secrète et la reconnaissance qu’il attend de son père, il ne peut l’attendre d’un homme fier et pudique au pays où l’on ne parle pas. Ce cadeau précieux de la manifestation directe des sentiments, c’est le père de sa compagne qui lui enseignera spontanément.
De son enfance Frédéric évoque la dure et brutale coupure avec le nid familiale, contraint dès 15 ans de poursuivre ses études à Anglet. Bachelier, il s’oriente vers un BTS « Équipement Technique Énergie » et décide de se lancer dans le business international. A l’issue d’un véritable tour de France, il se pose à Mulhouse où il intègre l’École de Spécialisation à la Vente de produits et services industriels. Catapulté au Bangladesh par l’entreprise qui l’emploi en alternance il découvre, au-delà de l’insoutenable, une beauté secrète qui le galvanise. Au contact des Bangladais, si différents des Béarnais, ses convictions et ses préjugés sont ébranlés, il découvre la tolérance et se sent transporter par une intense émotion sensorielle. Il part ensuite en Inde avec pour mission d’animer un réseau commercial plus vaste qui le conduira jusqu’au Sri Lanka où il échappe de justesse à un attentat à la bombe meurtrier, dont il ressort fortement secoué sans pour autant perdre le goût de l’aventure. De retour en France pour prendre en charge le secteur de l’Asie du Sud-Est puis l’Asie, il perd son jeune père dans des conditions difficiles, se remet en question et rejoint l’Institut Commercial de Nancy pour passer un MBA qui se déroulera entre Nancy et Mexico.

En 2000 il est contacté par son ancien patron devenu consultant chez Mitsubishi qu’il rejoint à Valenciennes. Il se surpasse et estomaque son nouveau boss en allant chercher de façon audacieuse et très efficace des affaires au Japon et au Moyen Orient. Il remporte dans les Émirats, contre toute attente, le marché de la vente d’une centrale de production électrique destinée au palace devant accueillir les 7 familles princières du golfe. Plus tard, il reçoit par un concours de circonstances improbable les confidences imprudentes d’un salarié de son ancien employeur qui se vante publiquement d’être sur le point d’obtenir une grosse affaire au Japon. Il saisit l’opportunité que lui offre cette imprudence, négocie habilement avec l’entreprise Japonaise et obtient de façon inespérée la signature du dit contrat qu’il signe à Nagasaki. Cet exploit, qui s’avère une véritable consécration de son talent, lui procure beaucoup d’émotion et de fierté et retient de cette aventure « qu’il ne faut pas chanter avant d’avoir pondu l’œuf ».

En 2003, contacté par Alstom, il rejoint Grenoble pour y commercialiser à l’export des centrales hydro-électriques. Pendant 4 ans, il apprend la rigueur, approfondit ses connaissances en matière de qualité et découvre au passage l’emprise du jeu politique au sein des grandes entreprises. Cela ne convient pas au caractère fier, loyal et franc de Frédéric. Exaspéré par ces jeux de pouvoir stériles et déçu par la promesse non tenue du rachat d’une entreprise qu’il devait diriger, il démissionne fin 2006 et se dit dans son fort intérieur, après avoir dépassé sa peur de tout perdre et de ne pas être à la hauteur, « ce que je n’ai pas pu faire pour Alstom, je vais le faire pour moi ».

Il se forme auprès du CRA à Lyon et le voila parti en quête du rachat d’une entreprise. Au cours de ce nouveau tour de France harassant il essuiera trois gros échecs mais rien ne peut plus l’arrêter. Il rachète Technologistique le 8/8/2008 . La négociation, longue et compliquée, va durer 8 mois, mais il bénéficie du précieux soutien de la Sofimac, de Réseau Entreprendre Auvergne dont il devient lauréat et de la CCI du Puy de Dôme. La situation de Technologistique est chaotique et le comportement des vendeurs paradoxal, mais Frédéric qui a appris à relativiser et à comprendre le mode de fonctionnement des autres, fait preuve de patience. Il est ensuite épaulé efficacement par Patrick Wolf, son parrain chez REA, qui l’aide à ouvrir les yeux en lui donnant au passage ce précieux conseil « Ici, c’est casque sombre et costume sombre » l’enjoignant ainsi à « bosser sans rouler les mécaniques ». Frédéric se pointe chez Technologistique et évoque d’entrée de jeu ses valeurs, que sont le respect de la parole donnée, le sens de l’honneur et la loyauté. Il explique au personnel ses motivations pour reprendre l’entreprise car il croit à son potentiel. A la fin d’une période d’observation de 2 mois, il s’est forgé son opinion. Il s’investit à fond dans une démarche qualité, abandonne certains marchés, externalise certain travaux pour rester compétitif et se recentre sur la valeur ajouté et l’amélioration de la technicité. Il décide alors de se lancer dans le recyclage de fauteuils qu’il veut déconstruire avant de les transformer et les mettre aux normes. Après de premiers échecs auprès d’ architectes, il a alors l’idée de s’adresser aux théâtres en leur proposant un fauteuil original et spécifique qu’il va marketer pendant 2 ans. Technologistique décroche en 2012 son premier contrat avec le Palais du Nouveau Siècle à Lille, qui représente à lui seul 1800 fauteuils. Fort de ce succès, il conçoit un nouveau projet industriel flexible. A partir de cette décision audacieuse et raisonnée, la performance de Technologistique redécolle et l’entreprise remporte dans la foulée plusieurs contrats prestigieux dont l’Opéra de Clermont-Ferrand, l’Opéra de Saumur, la correction des fauteuils du théâtre des Célestins à Lyon, le théâtre de Châtel Guyon,  la salle de spectacle parisienne « la Cigalle » et pour couronner le tout il est en passe de livrer les fauteuils du pavillon Dufour, dernier chantier d’envergure du Château de Versailles.

Aujourd’hui la complexité de ce marché contraint Frédéric à se positionner sur le fauteuil haut de gamme. Il vient de lancer un programme de recherche centré sur le bien-être et la qualité, qui vise à faire du fauteuil un acteur incontournable du spectacle pour le plus grand bonheur du spectateur.
Anticonformiste, il se différencie de ses concurrents en redéfinissant la mission de Technologistique, qui consiste désormais à sublimer les spectacles pour rendre les gens heureux. Pour ce faire il ne parle plus de confort mais de bien-être, au service des artistes et des spectateurs. Il les prépare ainsi à sublimer le spectacle au niveau sensoriel en libérant le corps du spectateur, qui doit être préparé pour gérer l’émotion et percevoir les sensations tout au long du spectacle. Il cite pour illustrer son propos son « fauteuil réverbérant » du Palais du Nouveau Siècle à Lille qui contribue à la qualité acoustique et magnifie les spectacles. Il rajoute qu’il a à cœur d’associer étroitement ses collaborateurs en les transportant sur la scène afin qu’ils ressentent à leur tour cette émotion sensorielle.

Pour Frédéric tout le plaisir consiste à se lancer sans cesse dans de nouvelles aventures qui le mettent au défi de réaliser l’impensable et il s’épanche sur le plaisir indescriptible qu’il ressent chaque fois qu’il se sent transporté vers l’inconnu. Il enchaîne, que cet éternel renouvellement lui permet de se sentir pleinement vivant en éprouvant cette émotion sensorielle intense de vivre 5 vies en une. Il se dit qu’en définitive « tout ce qui est pris n’est plus à vivre » et pousse la confidence en me livrant son credo: « l’argent ne m’intéresse pas, c’est la liberté qu’il procure et l’aventure qu’il rend possible que je recherche ». Songeur et conscient « d’être monté sur le ring et d’avoir osé l’aventure », il exprime son mépris du confort et de la routine et son envie de repartir. Il évoque alors avec émotion sa mère qui lorsqu’il était plus jeune lui a confié ce secret : « un canari tu peux le mettre en cage mais un moineau si tu le mets en cage il va mourir » et il rajoute, « moi je suis un moineau ! »

Faute de repartir, il me confie qu’il y a six ans il s’est mis à la méditation en pleine conscience en évoquant l’Inde terre de contrastes et ses sâdhus. Son regard s’éclaire et il rebondit avec enthousiasme sur une chanson de Daniel Guichard qui chante « quand on a juste 15 ans on n’a pas le cœur assez grand »…
Aujourd’hui sa quête de l’aventure prend un tournant plus intime et personnel, orienté vers l’exploration de l’univers de sa famille et il exprime toute sa gratitude à sa compagne dont l’infinie générosité ne cesse de le surprendre et de l’émerveiller. Secrètement il se prépare à transmettre tôt ou tard tout ce qu’il a acquis.

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